L'Ordre caché, saison 1

L'Ordre caché, saison 1

Artistes : Peter Downsbrough, Geert Goiris, Tom Holmes, Julije Knifer, Matthew McCaslin, Marc Nagtzaam, Claudio Parmiggiani, Joyce Pensato, Laure Prouvost, Hiraki Sawa, Ida Tursic & Wilfried Mille et James Welling

Artiste invitée dans la collection : Michelle Grabner

La première saison du cycle « L’Ordre caché » est la quatrième exposition du FRAC Bourgogne dans son espace permanent des Bains du Nord. Ces cycles d’exposition sont autant de propositions de lecture d’une collection bourguignonne marquée par sa qualité, sa diversité esthétique et la multiplicité des médiums qui y sont représentés.
Dans l’écosystème de la création plastique de notre époque, le Fonds Régional d’Art Contemporain de Bourgogne occupe une place particulière en remplissant la fonction de collectionneur public, en constituant comme patrimoine public, comme biens communs, un ensemble d’œuvres d’art et en invitant les individus à la possession sensible et intellectuelle de ces mêmes œuvres. Au travers de cette activité de formation et de structuration d’un fonds, c’est aussi un objectif de démocratisation des savoirs qui est poursuivi. C’est par la présentation de la réalité matérielle des œuvres, en montrant et étudiant des savoirs ignorés ou méconnus, en donnant à comprendre l’interaction entre théorie et pratique, qu’est opérée cette édification personnelle.
Le cycle « L’Ordre caché » propose une forme d’investigation et d’introspection dans la collection et son histoire, en essayant de mettre en intelligence les œuvres.
Le programme artistique et intellectuel développé par le FRAC Bourgogne au travers de ses expositions et activités est de mettre au cœur du débat le discours plastique et visuel. En effet, si comme le disait Marcel Duchamp, « c’est le regardeur qui fait l’œuvre », la question du regard est au cœur des mécanismes de compréhension et d’appréhension, non seulement du monde, mais aussi de la création artistique contemporaine.
Aussi au travers de nos cycles d’exposition, nous essayons d’amorcer cet apprentissage du regard par les œuvres qui sont données à voir et par l’expérience sensible de l’exposition. Nous souhaitons également ouvrir les champs de la perception et de la compréhension des arts plastiques comme langue visuelle.


Cette dimension anthropologique du rapport aux œuvres est au cœur de notre projet, car « voir, c’est commencer à comprendre » . De même, nous partageons le constat de John Berger, selon lequel « le voir précède le mot, (…) que l’on ne voit que ce que l’on regarde, que notre façon de voir dépend de ce que nous savons ou de ce que nous croyons et qu’enfin regarder, c’est choisir » .
L’art d’aujourd’hui et de ces dernières décennies offre une très grande diversité de propositions visuelles et par là-même d’expériences. De par sa présence dans la société dont il est le produit, l’art doit être pensé comme une expérience sociale à part entière.
Ce nouveau cycle d’exposition dans la collection emprunte pour partie son titre à un ouvrage d’Anton Ehrenzweig, écrit en anglais et publié de façon posthume en 1967, sous le titre The Hidden Order Of Art. L’auteur invite à s’aventurer « par-delà la représentation » pour différencier dans les œuvres d’art, un ordre de surface et un ordre caché. Pour lui, l’art moderne et contemporain, en étant plus détaché de la réalité extérieure, témoigne de façon plus évidente du processus et des procédés du travail artistique. Dans cette recherche menée sur plus de douze années, illustrée notamment par les œuvres de Jackson Pollock, Richard Hamilton, Eduardo Paolozzi et Bridget Riley, Ehrenzweig propose une présentation des mécanismes conscients et inconscients du processus créatif et des procédés du travail artistique, de même que les différents niveaux de conscience du créateur au moment de la production de l’œuvre et du spectateur face à celle-ci. Il explicite également l’évolution de notre perception. « La perception, la vision tout particulièrement, assure notre prise sur la réalité. (…) La perception a cependant une histoire ; elle change au cours de notre vie (…). Notre perception gagne en fluidité et en malléabilité » .
Selon lui, les problèmes de l’art sont, avant toute autre chose, des problèmes de formes, de création de formes et de perception. Il y a une perception de surface et une perception profonde des œuvres correspondant à cet ordre caché. Son travail permet de remettre en cause la théorie de la « gestalt » en indiquant qu’il n’existe aucune dichotomie décisive entre la forme et les éléments d’arrière-plan dans une composition. Il interroge ainsi la complexité de la perception d’une œuvre d’art, à laquelle deux types d’attention doivent être portées ; la perception consciente et la perception indifférenciée. Les artistes au moment de la création sont capables d’une vision indivise et synchrétique*, et témoignent, comme auteur, d’une maîtrise conceptuelle globale.
Ehrenzweig utilise la méthode psychanalytique en évitant d’ « annexer le champ artistique à celui des symptômes» , ce qui lui permet de « diagnostiquer » les processus de production et les œuvres elles-mêmes. Il prend soin de dissocier la séduction de la forme du sens du contenu, la forme vient réveiller ou endormir notre capacité de censure. L’objet de sa recherche est d’expliciter que l’organisation et le choix conscients ou inconscients des éléments formels d’une œuvre plastique sont au cœur de ce qu’est le travail artistique, bien plus que dans n’importe quel sujet. En admettant cela, « les œuvres alors ne seront pas traitées comme des simulacres ; on ne distinguera pas entre leur forme et leur contenu libidinal, on comprendra que leur puissance jouissive tient tout entière dans le travail formel qui les produit en amont et dans les travaux de toute nature qu’elles suscitent en aval ; on cessera de les placer dans l’espace réservé de la déréalité, que les artistes nomment plus justement ghetto culturel, on leur accordera la même réalité qu’à ladite réalité et même sérieux qu’à…, disons : qu’au discours analytique par exemple » .

La perception des œuvres se trouve donc au cœur de leur processus de création et de réception. « Le rapport entre ce que nous voyons et ce que nous savons n’est jamais fixé une fois pour toutes. » L’art est bien pour Ehrenzweig une expérience à vivre. Et s’il n’est pas, ou pas seulement, intention, l’art est aussi initiative et il fait exister la force des « premières impressions » et de la rencontre.


Après cette première rencontre, l’œuvre échappe à son auteur et prend, en même temps qu’une présence particulière, une vie propre par les mécanismes liés à la perception et à la réception.
Inspirée de cette réflexion sur la substructure de l’art, l’exposition présentée aux Bains du Nord invite à comprendre la complexité de l’art et de la création plastique en donnant à voir des œuvres partageant une couleur, le noir ; cette non-couleur, devenue couleur de la modernité. Le XXe siècle a vu le noir triompher, les peintres, notamment lui redonnant son véritable statut de couleur. Ces œuvres ont également en commun des formes ; cercles et lignes.
C’est aux premières impressions, à la rencontre avec vingt-cinq œuvres (dix-huit appartenant à la collection du FRAC Bourgogne et une à la collection du Consortium-Donation ville de Dijon) de treize artistes, dont trois, monumentales, sont des premières entrées en collection publique française (Tom Holmes, Laure Prouvost et Hiraki Sawa), que les spectateurs sont conviés. La précédente exposition ne proposait la découverte que d’un seul médium, la photographie, « L’Ordre caché, saison 1 » offre la possibilité de se confronter à des médiums extrêmement différents (dessin, peinture, sculpture, vidéo et installation).
La black box où se joue l’œuvre de Laure Prouvost After, After, plonge le visiteur dans un étrange théâtre de l’objet et une forme de narration particulière. Avec Lineament, Hiraki Sawa déroule le fil du temps : un homme regarde sa vie s’écouler ; ses souvenirs sont projetés sur les murs d’une pièce où la frontière entre fiction réalité est ambigüe. Tom Holmes nous offre la rencontre avec une impressionnante Chevrolet El Camino d’un noir mat parsemée de points noirs peints à la bombe, venant tout droit des Etats-Unis et qui par ses formes, couleurs et matières ne fait pas référence à la liberté habituellement associée à l’automobile américaine, et n’évoque pas plus un road-movie iconique. Cette voiture n’est plus une invitation à « faire la route »…

1 John Berger, Voir le voir, Paris, Editions B42, 2014.
2 Ibid.
3 Jean-François Lyotard, « Par-delà la représentation », in Anton Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art, Essai sur la psychologie de l’imagination artistique, Paris, Gallimard, 1974.
4 Anton Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art, Essai sur la psychologie de l’imagination artistique, Paris, Gallimard, 1974.
5 Jean-François Lyotard, « Par-delà la représentation », in Anton Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art, Essai sur la psychologie de l’imagination artistique, Paris, Gallimard, 1974.
6 Ibid., p. 14.
7 John Berger, Voir le voir, Paris, Editions B42, 2014.


AHG